Rêver avec Grothendieck

Le génie mathématicien Alexandre Grothendieck (1928-2014, médaille Fields en 1966) a écrit La Clef des songes. Dans cette œuvre puissante et originale il nous révèle la méthode spirituelle avec laquelle il a pratiqué et vécu une auto-analyse qui lui a permis de résister avec une conviction et une force rarement vues (jamais vues à ma connaissance, même pas chez Freud) aux préjugés, fausses croyances et avis officiels les plus académiques dans la sphère mathématique – entre autres.

• « Mais il arrive que le message d’un grand rêve apparaisse d’emblée dans son évidence, à une tierce personne à qui on en fait le récit. La raison en est, bien sûr, qu’en cette tierce personne, qui n’est pas directement concernée par le message, il ne se produit pas de levée en masse des résistances contre le renouvellement. Pour tous les rêves messagers qui me sont venus et que j’ai sondés, il m’a fallu des heures, et parfois des jours de travail, pour en saisir le message. » Alexandre Grothendieck, La Clef des songes, page 24, note de bas de page.

• Tout rêve, selon Freud, est l’accomplissement d’un désir (réprimé), et pour parler simplement, disons que le rêve sert à intégrer, sans effort de volonté, dans le jour qui suit la nuit du rêve, le vécu du jour précédent. Le rêve même oublié, ou non analysé, est indispensable à l’équilibre mental, il crée le lien nécessaire entre le désir réprimé et notre être profond, il tisse, dans le travail du rêve, un pansement complexe et puissant. En somme il ne fait que rapiécer, raccommoder, pour que nous puissions rester en accord avec nous-même et continuer à vivre cahin-caha.

A contrario, si ayant pris l’habitude de noter immédiatement nos rêves (au moins dans les grandes lignes), nous faisons l’effort (parfois très difficile) de se les remémorer pour tenter, au réveil, de les compléter et décrypter au mieux, si nous comprenons ce qu’ils nous révèlent, nous pourrons à force d’expérience nous approcher de plus en plus de notre être le plus profond, mieux discerner, devenir plus lucides. À la solution de facilité de la première option (se laisser vivre en laissant chaque nuit le subconscient rafistoler les blessures psychologiques afin de permettre au vieux juge intérieur, forgé au cours de l’enfance par l’éducation, de reprendre les rênes de notre conduite), se substitue, dans la seconde option, un travail actif de connaissance de soi – et par là même, des autres.

Ayant effectué moi-même une analyse, sur le divan comme il se doit, je vais vous partager deux des rêves insistants, porteurs d’un fort message (ceux-là sont très rares), faits à l’âge adulte alors que j’effectuais déjà une thérapie en position assise. Comme beaucoup d’autres analysants j’imagine, je poursuis toujours ce travail d’analyse par une auto-analyse. En effet dès que l’on a trouvé, par la force des choses, parfois par nécessité vitale (ce fut mon cas) la clef du trésor en soi, on n’est pas prêt de l’abandonner, ce trésor, tant on sait qu’il est inépuisable. La plus magistrale leçon que j’ai tirée de la longue et enrichissante étude de mon cas personnel, et par extension des cas les plus désespérés, c’est que plus une situation personnelle de laquelle on aura réussi à se sortir aura été grave, terrible même, et mieux nous percevrons la formidable puissance de la vie. N’imaginez pas que je n’ai, moi aussi, des moments de doute, de révolte ou de mélancolie, mais me connaissant assez bien maintenant, ayant au fil des ans, des plus grandes contrariétés comme des joies les plus sublimes, créé mon propre programme antivirus (qui le plus souvent se met à jour automatiquement), il est toujours arrivé un moment où mon “logiciel interne” commençant à patiner, j’ai admis que j’avais accepté l’intrusion d’un virus très parasite. Dans ces cas-là je me sens obligé, parfois avec un peu de temps et de réflexion, de lancer le programme antivirus à sa puissance maximale. Le résultat est parfois très surprenant, toujours apaisant – et en passant, l’antivirus est devenu plus performant. Qui a dit que notre monde était « le meilleur des mondes possibles » ? Encore un mathématicien.

Je dois d’abord dire qu’en juillet 1997, deux mois avant le tremblement de terre qui endommagea gravement la basilique d’Assise, je me trouvais dans cette ville. Avec des amis nous allions effectuer une randonnée pédestre d’une semaine en parcourant l’Ombrie. Venant d’endroits différents, dans l’attente les derniers arrivants, le rendez-vous avait été fixé sur la Grand-Place à une terrasse de café, avant de parcourir cette province chargée d’histoire. Cinq ans plus tard le premier rêve a eu pour décor cette même Grand-Place, mais à une autre terrasse, toute proche, située à angle droit par rapport à la premièreJ’y suis assis, entouré de mon père et de ma mère. Je leur dis : « Il faut trouver la tombe de Jésus. » Mon père rétorque : « C’est dangereux ça. » Ma mère : « On peut essayer. » Je m’éveille et note tout de suite ce rêve qui me paraît complètement loufoque. Vraiment il est si loufoque, si incompréhensible (mais pourtant tellement précis ! – et si court, si dense, si chargé) que je n’y comprends absolument rien. Par chance j’ai rendez-vous le lendemain chez mon analyste et lui fais part du rêve. Il a fait une seule remarque : « Dans une tombe on est allongé. » J’ai tout de suite compris. Mais il me faut replacer les choses dans leur contexte.

J’étais en thérapie depuis plusieurs mois déjà, préférant être assis sur la chaise (et donc sur la défensive) plutôt que de m’allonger sur le divan, position que je trouvais très vulnérable. En effet bien avant cette thérapie, après avoir lu le livre d’une psychanalyste écrivant qu’une analyse pouvait détruire une personne (je pense qu’elle faisait allusion aux personnes n’ayant pas encore un moi suffisamment structuré), j’avais conçu puis entretenu au fil des années une peur panique de la position allongée sur un divan de psychanalyste. Mais après ces quelques mois d’une thérapie très bénéfique, je me sentais de plus en plus confiant et motivé, pressentant avec beaucoup d’acuité qu’en position allongée, les muscles du corps complètement détendus et sans le face-à-face avec le thérapeute, gênant pour moi autant que pour lui, je pourrais me relâcher complètement. Lorsque dans le rêve je dis à mes parents : « Il faut trouver la tombe de Jésus », je leur soumets en fait cette proposition : « Il faudrait que je m’allonge sur le divan. » Car la tombe de Jésus, Jésus symbolisant pour moi la Connaissance, signifiait dans le message à peine voilé du rêve l’acquisition de la connaissance de soi grâce à la position allongée (comme Jésus qui serait allongé dans une tombe). Peut-être la tombe faisait-elle aussi allusion au fait de mourir à moi-même pour renaître plus vivant, pour me re-susciter. Le travail du rêve, avant que le rêve lui-même ne me parvienne, fut donc extrêmement élaboré comme on le verra aussi plus loin.

Quand mon père dit : « C’est dangereux, ça », c’est mon côté masculin, volontariste mais prudent ! qui s’exprime, puis quand ma mère dit « oui mais on peut essayer », c’est mon côté intuitif, féminin et maternel, qui m’encourage : même si ça peut paraître dangereux au premier abord, il vaut la peine d’essayer de faire quelque chose de si extraordinaire : trouver la tombe de Jésusaller voyager, détendu, dans les profondeurs de mon inconscient afin de mieux me connaître. Décidément il faudra bien un jour que je m’allonge sur le divan ! Les terrasses des deux cafés, formant entre elles un angle droit, ont la même signification, je dois faire effectuer à mon torse un angle droit pour passer de la position assise à la position allongée. Incroyable !, absolument tous les rêves peuvent s’expliquer, même les plus étranges, ou ceux qui semblent totalement absurdes (ou/et parfois très touffus). Deux jours plus tard, une évidence m’a frappé : pour que mon rêve soit le plus apaisant possible, le travail du rêve, dans mon subconscient, a bien fait les choses : tout à fait au ras des pâquerettes pour ne pas effaroucher ma pensée consciente, il a placé le rêve à Assise. Quand cette évidence s’est révélée mon égo en a pris un coup ! Pourquoi donc m’a-t-il fallu deux jours pour faire ce rapprochement ? Devrais-je m’en étonner ? Pas tant que ça, car à Assise, j’y étais bien allé et en avais gardé un merveilleux souvenir. Le Grand rêveur en soi, quand il sent le moment propice pour délivrer un message, fait preuve lors du travail du rêve de toute sa bienveillante intelligence, ménageant avec grande délicatesse le Petit rêveur en soi (dans le quasi-conscient), au cours de ses aller-retour entre conscient et inconscient, il discerne tout ce qui pourrait nous effrayer, et soit à l’aide de jeux de mots soit par tout autre moyen il prend soin de ne pas nous révéler brutalement un message trop explicite et bouleversant, en les codant d’une manière particulièrement astucieuse. Libre à nous ensuite soit de négliger toute l’aide qu’il a jugée nécessaire de nous fournir, soit de se mettre au travail (travail qui peut prendre des heures, voire beaucoup plus pour certains rêves très obscurs, si l’on veut qu’il soit abouti). Si l’on réussit ce travail – je pense que c’est toujours le cas pour les grands rêves, qui sont très concis, nets et puissants – on est tellement émerveillé de la sagesse de notre inconscient, tellement heureux d’avoir eu ce rêve, qu’on croit à son message sans aucune difficulté.  S’habituer à étudier un minimum même les rêves les plus bénins ou les plus obscurs facilite la venue de rêves plus importants. Oui il était rassurant ce nom d’Assise, pas seulement par son symbolisme spirituel et apaisant pour moi (je suis redevenu – ou plutôt devenu croyant, quand la certitude de l’existence de Dieu se fût imposée à moi après un “déblocage” psychologique aussi massif qu’inattendu), il fait aussi ami-ami avec cette position assise et sans danger dans le contexte d’un rêve qui par son sens caché mais profond, m’encourage à prendre enfin le risque de m’allonger sur le divan pour me détendre et m’ouvrir complètement à la petite voix qui viendra apaiser ma soif de comprendre au moins l’essentiel. Dans le rêve d’ailleurs je suis assis, entouré des parents protecteurs. Je ne dois pas être bien loin de m’allonger sur le divan…

Deux nuits plus tard j’ai fait un second rêve. Accroupi dans une tranchée profonde peut-être de deux mètres je suis occupé à trier à grand peine d’innombrables débris d’assiettes, (comme dans la maison Picassiette à Chartres), recouverts de quelques millimètres d’eau, pour les ré-assembler. Ce travail épuisant semble interminable. Puis le rêve sans transition se poursuit, je suis maintenant debout sur la terre ferme, face un monticule où s’empilent différentes strates. “En haut” du monticule (=élever la pensée, la faire monter, aussi, vers le conscient) est ici en opposition “au bas” de la fosse (=profondeur de l’inconscient, siège aussi, entre autres, des empreintes laissées par toutes nos pensées négatives, bassesoù toutes les pièces du puzzle sont dispersées, il y a, au niveau de mes yeux (« c’est devant tes yeux ») une strate en minerai d’or.

– Mon premier réflexe : « De l’or ! (Waouh !) »

– Mon deuxième : « Mais il n’est pas pur… »

– Mon troisième : « On peut l’extraire. »

Je rapporte ce rêve au thérapeute et dans la foulée me dirige vers le divan. Ma dernière phrase avant de m’y allonger : « Se coucher devant l’autorité ! » – pas fou le garçon, l’analyste avait intérêt à être gentil avec moi 😉

– Maître-article : L’énigme de Fermat passée au crible (math, philo des math, loin des sentiers battus).

2 réflexions sur « Rêver avec Grothendieck »

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